La forêt sacrée de Kikélé est une forêt relique de la grande forêt dense sèche qui entourait le village. Elle fait partie des anciens domaines délimités, où des activités de chasse collective s’organisaient à chaque période déterminée de l’année pour nourrir le Roi propriétaire ou l’ayant droit, selon les rites traditionnels.

C’était une grande étendue de forêt comprise entre les deux axes routiers Kikélé-Manigri et Kikélé-Bassila. Malheureusement, au fil des années, la grande forêt dense s’est progressivement dégradée et réduite à sa forme actuelle. Les premières destructions remontent à l’année 1970, avec l’exploitation des grands arbres à la tronçonneuse ou aux scies longs.

Dans la même époque, un vieux d’une des collectivités royales, appelé BOBA KATTA dit GOHOBI, en sa qualité de deuxième personnalité de la cité royale, ordonna des ouvertures dans la forêt villageoise pour d’une part l’extension et le désenclavement du village, puis d’autre part pour les activités agricoles. C’est cette dernière destruction qui a eu de grave répercussion sur l’intégrité physique de la forêt sacrée dont la physionomie actuelle n’est que le résultat de quelques dizaines d’années de protection.

En effet,  depuis 1992, l’ONG APPROFOND en collaboration avec le Centre Béninois pour le Développement Durable (CBDD), la collectivité CHABI OTTA et quelques cadres et notables du village ont œuvré pour la sauvegarde de la forêt sacrée et de sa faune spécifique, à travers des activités de reboisement. Ceci a permis de délimiter la forêt sacrée à environ 13 ha.

Le caractère sacré de la forêt est lié :

  • A la présence des divinités (Oshumaré, Alpha, Ilè Ilou, Olou, etc.) et des lieux sacrés (Guidiman, etc.) dans l’enceinte de la forêt ;
  • A la présence dans la forêt, des singes sacrés noirs-blancs ;
  • A la présence dans la forêt du cimetière des sorciers ;

Les singes sacrés de kikélé incarnent les âmes des ancêtres et des divinités de la collectivité Mollah du village Adjè au Togo, d’où ils sont originaires. De tout temps les singes blanc-noirs ont été des animaux fétiches et des pouvoirs pour la collectivité CHABI OTTA, descendant du clan Mollah.

En effet, suite aux razzias guerrières qui devenaient de plus en plus fréquentes et menaçantes dans le nord du Togo, un groupe de la collectivité mollah décida de partir chercher refuge un peu plus loin. Ils partirent vers la partie Est et parvinrent à Bassila où ils restèrent pendant un an, puis à Itouba, (localité située à environ 1 kilomètre de Kikélé) où ils s’installèrent et collaborèrent avec les premiers occupants. C’est à ce lieu que le clan commença par subir des menaces mystiques. La recherche de solution les a amenés à envoyer une délégation dirigée par l’aîné du groupe dans leur village d’origine au Togo, pour des sacrifices dans le marigot Yanlà qui abritait depuis des lustres les singes blanc-noirs. A la fin de la cérémonie, les messagers se retournaient à Itouba avec un couple de singe mythique blanc-noirs des Mollah et la divinité OGOU.

Par la suite le clan Mollah fit un rapprochement vers les premiers occupants (les Assawo, Chacran et Issalè), qui adoraient déjà une grande divinité du nom de BOUHOUKOUHOU, sinon Boukou tout simplement. Dans ce rapprochement, chaque collectivité a apporté ses divinités, d’où l’intégration des singes sacrés blanc-noirs dans la forêt sacrée. Au décès d’un singe, son enterrement se fait avec un linceul blanc avec tous les honneurs possibles.

Les singes veillent à la protection de la collectivité Chabi otta et du village et annoncent à l’avance les évènements heureux ou malheureux par différents cris nocturnes, dont les seuls initiés en connaissent le secret. Lorsque l’évènement malheureux concerne uniquement la collectivité Chabi Otta, le cri nocturne du singe est entendu un peu proche de la divinité Alpha, mais lorsque le cris est entendu au Sud du fétiche Boukou, le malheur est pour tout le village et c’est le Roi qui devra procéder aux sacrifices. Selon l’oralité, une razzia guerrière a pu être évitée grâce aux cris de ces animaux sacrés.

La gestion de cette forêt sacrée est réglementée par des principes religieux qui se matérialisent à travers tout un ensemble d’interdits, de prescriptions et de pratiques rituelles qui ont longtemps permis leur protection et leur régénération. A ce titre, on ne traverse pas la forêt avec le feu et on ne porte pas des tenues qui tirent trop au rouge lors des sacrifices pour n’importe quelle divinité de la forêt sacrée.

Aussi, il existe des pratiques  endogènes qui participent à la protection de la forêt sacrée. Il s’agit :

  • Du caractère sacré même de la forêt lié à son appartenance royale et la présence des singes sacrés, qui suscitent la peur chez les communautés et limitent les pénétrations et les abus de destruction ;
  • La célébration de plusieurs cultes dans la forêt ;
  • Les cérémonies et les cultes annuels à l’endroit des singes sacrés ;
  • La protection et la surveillance des singes avec interdiction de les tuer ;
  • L’interdiction de feu de végétation dans la forêt sacrée ;
  • Institution des normes sociales avec sanctions disciplinaires (interpellation royale, paiement en nature ou en espèce, etc.) ;
  • La délimitation du domaine de la forêt sacrée, connue de tous ;
  • L’interdiction de consommation de la viande du singe ;
  • Etc.
Retour en haut